lundi, mars 07, 2005

Malevitch : "Carré rouge"


Kazimir Malevitch, « Carré rouge » (1925 : Saint-Pétersbourg, musée Russe ; huile sur toile, 53 x 53 cm).


Interroger, c’est-à-dire dialoguer, écouter, montrer, nier ; mais aussi articuler le langage, délimiter un concept, poser ou dénier une transcendance ; et construire de la signification, déjouer les apparences, jouer des analogies, vérifier une théorie : comprendre.
De cela se compose l’acte de penser. Entre la communauté qu’il interroge et l’isolement qui l’abrite, entre le dispositif qui l’outille et le jugement qu’il actionne, le penseur cherche sa posture, son levier.
L’art vient illustrer cette mécanique, mais aussi l’exercer en lui donnant corps. Car la pensée est vide tant que l’idée, eidon, idole ou icône, ne se remplit et ne s’incarne dans un discours imagé, dans un marbre symbolique, voire dans une exemplaire abstraction : l’art est chose mentale parce que la pensée est chose visuelle.


Ce quadrilatère rouge sur fond blanc, appelé « carré » tant par convention critique que pour marquer qu’il s’agit d’une forme géométrique régulière perspectivée sur un plan, manifeste la suprématie de la couleur sur la forme et l’objet. Malevitch fonde le suprématisme sur l’intuition de la fin de l’objet en peinture, où « la couleur et la forme sont élaborées dans une perception purement émotionnelle » : un « monde sans objets », écrit-il, un monde abstrait, où l’objet donc est abstrait, extrait, absent. Pas de référent, pas de transcendance.

A un critique qui, en découvrant le premier des carrés de Malevitch, en 1915, proclame « la mort de tout ce qui était sacré », le peintre répond que désormais « l’icône se sauve dans le musée ». Et en effet, en décidant de l’accrochage de ses œuvres, le peintre place le carré dans un coin de la salle, en hauteur : à l’endroit traditionnellement dévolu à l’icône dans l’intérieur des paysans russes.
La peinture suprématiste a pour transcendance la peinture, et l’image passe par la pensée pour redevenir icône.